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Les textes et les photographies sont de Catharina sauf mention contraire. Reproduction interdite sans autorisation écrite de l'auteur.    logsc15.gif



L'Ambifemme (récit autobiographique)

Mercredi 2 janvier 2008

Le médecin est venu. Il a ponctionné l’enflure de mon genou. Cécile avait raison : cela s’est bien passé et je vais mieux maintenant.
 
Cet après-midi, j’ai téléphoné à ma psychologue. Je lui ai parlé de mon projet, de mon nouveau livre. Elle approuve mon initiative. Mais je ne lui ai rien dit au sujet de Cécile. C’est mon secret, notre secret à Cécile et à moi…
 
Il est tard et je ne trouve pas le sommeil.
 
Elle est là qui me hante. Je ne tiens plus, je dois prendre la plume.
 
Cécile, j’ai besoin de toi, j’ai besoin de tes mots, j’ai besoin de t’entendre. Mes souvenirs me reviennent peu à peu mais encore déformés par le filtre de tes fantasmes. Je dois tout reprendre à zéro, écrire en parallèle nos deux histoires sinon nos existences n’ont aucun sens.
 
Cécile est là, près de moi. Elle est arrivée dès qu'elle a su pour ce stupide accident.
Je suis condamné à garder la chambre pendant un temps encore indéterminé, immobilisé depuis plus d'une semaine dans ce lit qui me colle à la peau comme un vieux linge crasseux. Mon genou me fait mal. Je suis inquiet. J'ai peur de me faire ponctionner. Cela peut être dangereux dans l'articulation. Je l'ai dit à Cécile. Elle m'a répondu :
 
- Non, tu verras, ça se passera bien.
 
Elle sait m'apaiser, parfois. Je suis devenu son ami, son confident…
 
Assise sur le bord de mon lit, Cécile me regarde.
 
- Et toi, qui es-tu ? me demande-t-elle.
 
- Tu ne te souviens pas de moi ?
 
- Non.
 
- Je suis le petit garçon que tu aperçois parfois dans tes rêves ; celui dont tu ne vois jamais le visage parce qu’il est dans l’ombre ; le petit garçon qui reste silencieux avec ses angoisses. Je vis toujours en toi.
 
- Mais ? tu es adulte.
 
- Oui, j’ai grandi. J’ai le même âge que toi. Nous sommes nés le même jour, du même mois, de la même année.
 
- Comme des jumeaux ?
 
- Nous sommes jumeaux puisque tes parents sont aussi les miens. Je suis le premier-né, celui que l’on a évincé.
 
- C’est toi Patrick ?
 
- Oui, c’est moi. Je suis la partie de toi que tu rejettes parce que nos parents, les médecins, la société, m’ont rejeté.
 
Cécile pleure. Je lui prends doucement la main. J’ai beaucoup de tendresse pour elle, et je sens qu’elle a de la compassion pour moi.
 
- Alors, dit-elle, mes premiers souvenirs à l’hôpital, c’était toi ?
 
- Oui. J’étais un petit garçon et je portais des pyjamas bleus. Je ne savais pas encore que j’allais devenir…Cécile.
 
- Je comprends mieux maintenant, répond Cécile.
 
- L’essentiel est que nous soyons unis. Parfois, c’est la guerre entre nous et tu as l’impression d’être déchirée entre deux pôles, tu souffres. Ce sont nos désaccords qui provoquent ton mal-être…Mais tu ne dois plus te détruire comme tu le fais. Si tu meurs, je meurs aussi ...et je ne veux pas mourir.
 
- Que dois-je faire ?
 
- Poursuivre le récit de ta vie. Nous avons besoin de tes mots pour panser nos plaies et nous réconcilier pour toujours.
 
Cécile me sourit, s’allonge à côté de moi et fixe le plafond.
 
- Moi aussi, je veux grandir, dit-elle…
 
Je ne suis pas assez rapide. Je griffonne des pages entières de petites arabesques noires. Mon cahier se remplit à une vitesse folle. Mon poignet en devient douloureux. Deux heures viennent de sonner à la pendule et Cécile me dicte encore les mots qui sortent du fond d’elle-même. C’est comme une longue litanie, un chant solennel dans lequel elle passe de la tristesse à la joie, de la gravité à la légèreté pour retomber parfois dans la mélancolie. Et j’écris, j’écris. Je crie...
 
 
( à suivre…)
 
 
Par Catharina
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Vendredi 28 décembre 2007
Cécile avait onze ans. Elle prenait un bain et shampooinait ses longs cheveux. Sa mère vint la rejoindre, lui rinça la tête et l’aida à sortir de la baignoire. Elle la frictionna avec une serviette éponge et lui enfila un tee-shirt pour qu’elle n’attrape pas froid. Elle s’attarda, lui parla de choses et d’autres que Cécile trouvait sans intérêt et qu’elle n’écoutait que d’une oreille distraite. Elle se doutait bien qu’il se passait quelque chose d’anormal, mais elle n’aurait su dire quoi. Elle savait seulement qu’elle n’aimait pas que sa mère la dérange lorsqu’elle se lavait. Son manège la rendit suspicieuse. En effet, l’attitude de sa mère était peu naturelle. Le moindre de ses gestes semblait calculé d’avance. Soudain le mot fut lâché :

- Il va falloir l’enlever ce petit bout-là.

Le cœur de Cécile fit un bond dans sa poitrine. Elle avait compris.

Cécile avait déjà sur le ventre une grande cicatrice, séquelle d’une lointaine intervention chirurgicale, une exploration qu’on lui fit à l’âge de 4 ans. Elle devait retourner à l’hôpital. Elle devait se faire enlever son « petit bout », ce « petit bout » dont elle avait honte au point de rougir quand sa mère posait les yeux dessus. Elle savait depuis longtemps que les filles ne possédaient pas cet appendice qui lui pendait entre les jambes. Les garçons, oui, mais pas les filles.

Cécile était hermaphrodite, mais jamais elle n’entendit ce mot de la bouche de ses parents, pas plus que de celle des médecins qui l’ont soignée, opérée, charcutée et qui se sont amusé à disséquer son corps pour la science ou pour leur propre curiosité. Pourquoi ? C’est un gros mot ? Ou un mot qui fait peur ? Si on le prononce, on meurt ? C’est ça ?

Elle trouvait juste qu’on lui retire. Même si cela l’inquiétait, elle était bien contente de se débarrasser de ce vilain « petit bout » qui lui causait tant de soucis, soucis dont ses parents n’étaient évidemment pas conscients. L’hiver dernier, elle avait prié pour ne pas partir en classe de neige parce que les élèves qui y étaient allés l’année précédente lui avaient dit qu’ils prenaient leur douche en commun. Ses parents n’avaient pas compris pourquoi elle ne voulait pas partir, elle qui aimait tant la neige, ni pourquoi elle faisait la tête chaque fois que le sujet était abordé. Finalement, elle n’était pas partie, car cette année-là, il n’y eu pas de classe de neige. Ouf !

Cécile fut hospitalisée et la tristesse l’envahit, surtout quand ses parents la quittèrent. Les larmes refoulées en leur présence coulèrent dès qu’ils franchirent la porte de la grande salle aux lits alignés, la même salle qu’elle avait connu autrefois. Elle revivait consciemment ses premiers et cruels séjours à l’hôpital.

Son père et sa mère parcouraient chaque jour les quatre vingt kilomètres qui les séparaient de leur fille. Ils lui apportaient des livres, surtout des bandes dessinées. Cécile possédait les collections complètes d’Astérix et de Tintin. Elle les lut et les relut pour tuer le temps. Les matinées étaient longues. Cécile était réveillée très tôt par les pleurs des bébés.

Un matin, une infirmière vint avec un rasoir et inspecta son corps.

- Non, fit-elle, rien à raser.

Puis elle la déshabilla entièrement et lui fit sa toilette. Cécile était gênée d’exhiber sa nudité, d’autant plus que des enfants circulaient librement autour des lits. Quand l’un d’eux s’approchait, elle serrait les jambes pour cacher son sexe.

L’infirmière la savonna, la frotta comme si elle ne s’était jamais lavée de sa vie, et lui brossa les cheveux.

- Il faut être propre pour voir le docteur, dit-elle.

Puis tout se passa très vite. On l’emmena en salle d’opération, on la hissa sur la table, on alluma la grande lampe qui réchauffa son corps. L’anesthésiste lui piqua le bras. Elle s’endormit.

Quand elle ouvrit les yeux, ses parents étaient à ses côtés. Sa mère lui parla doucement pour la rassurer. Cécile l’entendit à peine ; elle se rendormit. Plus tard une infirmière la réveilla. Ses parents n’étaient plus là, mais lui avaient laissé un mot pour lui dire qu’ils reviendraient le lendemain.

Son ventre lui faisait mal et cela la préoccupait. Elle voulut savoir et glissa sa main sous le drap. Elle rencontra un gros pansement. Sa main descendit plus bas. Cécile réalisa soudain et souleva le drap pour voir. On lui avait ouvert le ventre une seconde fois, mais le « petit bout » était toujours là ! Ils lui avaient fait une nouvelle exploration ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?

A partir de ce jour, une longue attente commença pour Cécile. L’attente de quoi ? Elle ne savait plus très bien elle-même. Peut-être attendait-elle tout simplement qu’on lui explique ce qui allait se passer, ce qu’elle deviendrait. Ce n’était peut-être pas le moment. Il faudrait attendre encore, attendre qu’elle ait l’âge de décider elle-même. C’était cela ; c’était elle qui devait faire le choix, un jour, quand elle serait plus grande. Mais Cécile n’avait plus envie de grandir. Pas pour le moment… 



(à suivre…) 

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Par Catharina
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Mardi 25 décembre 2007


Ses grands-parents étaient venus s’installer à E*** où vivaient déjà, depuis quelques années, Cécile et ses parents. Son grand-père était tombé malade, mais aujourd’hui, il allait beaucoup mieux et avait repris ses activités de jardinier amateur. Chaque jour, il se rendait au bois afin de recueillir le précieux terreau nécessaire à ses plantations.

Cécile et son jeune frère Marc l’accompagnaient les après-midi d’été. Le bois était leur domaine ; ils en étaient les rois. Ils y avaient construit d’innombrables cabanes, des observatoires et des palais de branchage. Cécile le connaissait par cœur. Pas un arbre, pas une pierre, pas un terrier de lapin ne lui étaient étrangers. Mais il existait un lieu qu’elle affectionnait plus que tout autre : le marais. Il évoquait en elle un paysage étrange, quasi préhistorique. Elle s’y aventurait parfois, se perchait sur un gros tronc couché et observait en silence ce monde qui semblait sortir d’un autre âge. Dans son repère tapissé de mousse épaisse, parmi les fougères et les iris jaunes, Cécile rêvait. Explorateur, elle partait pour de grandes expéditions qui l’emmenaient au bout monde, dans des pays inconnus où elle découvrait des contrées fabuleuses. Mais son grand-père, en l’appelant toujours trop tôt pour lui signaler son départ, la ramenait chaque fois brutalement à la réalité, et c’était à contre cœur qu’elle le rejoignait.

Au retour, Cécile et Marc suivaient leur grand-père qui traînait sa charrette de terreau. Les jeux se poursuivaient chemin faisant. Ils cueillaient des brassées de marguerites et d’autres fleurs champêtres dont ils ne connaissaient pas le nom ; ils se chamaillaient, se poursuivaient, riaient aux éclats.

Marc eut soudain envie de faire pipi. Il arrosa à grands jets un malheureux coquelicot. En voyant son frère, Cécile eu l’idée de l’imiter, de l’imiter vraiment, et par pudeur, elle se tourna au dessus d’un massif d’orties. Mais quelque chose ne fonctionnait pas. Elle mouilla sa petite culotte et son short bleu.

Cécile venait de découvrir qu’elle ne pouvait pas faire pipi debout comme les garçons. Pourtant elle avait, elle aussi, un « petit tuyau », tout comme son frère. Mille questions l’envahirent.

A la maison, elle vérifia dans les toilettes et compris pourquoi elle avait toujours fais pipi assise ou accroupie comme les filles. Le « petit tuyau » n’en était pas un. Il n’était pas percé et l’urine ne s’écoulait par là. Cécile n’était pas complètement une fille, mais elle n’était pas complètement un garçon non plus. Elle avait toujours su qu’elle était différente, mais comme les adultes ne lui expliquaient rien, elle se découvrait petit à petit, par elle-même. S’ils lui avaient expliqué, elle aurait sans doute moins souffert. Les adultes sont idiots. Cécile les déteste. 


(à suivre…) 


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Par Catharina
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Dimanche 23 décembre 2007



Dans la maison de ses grands-parents, Cécile s’éveillait. Elle bailla. Un rai de jour était venu la tirer de son sommeil. Ses yeux étaient encore tout emplis de songes.

La veille au soir, elle était restée longtemps assise sur le pas de la porte qui donnait sur le jardin, avec sa grand-mère. Elle préférait de loin observer l’univers nocturne et se mettre à l’affût des étoiles filantes plutôt que de regarder la télévision avec son grand-père. Le jardin sentait si bon en été et la nuit était si excitante avec ses ombres et ses mystères. Parfois elle entendait les poissons rouges faire des bonds dans le bassin pour gober les moustiques ; elle entendait aussi le chant des grillons et celui des grenouilles ; elle apercevait des pipistrelles qui, d’un battement d’ailes, survolaient sa tête avant de disparaître ; et, avec un peu de chance, elle pouvait trouver des vers luisants. Cécile aimait bien les vers luisants. Elle les comparait à des morceaux d’étoiles tombées du ciel…Ah ! Les étoiles… Elle les avait tant contemplées que celles-ci venaient éblouir ses rêves, et, à son réveil, on pouvait encore les voir dans ses grands yeux noirs pareils à deux immenses champs célestes.

Ce matin, Cécile était seule dans sa chambre silencieuse du premier étage. Elle se pelotonna sous le gros édredon et regarda les grains de poussière qui voltigeaient dans le rai de lumière. Machinalement, elle mit le doigt dans son nez et fouilla énergiquement au point de s’écorcher. L’ongle de son index était trop long. Il laboura la paroi nasale. Le sang coula, rouge et fluide, sur sa chemise de nuit et sur ses mains. Elle aurait voulu s’essuyer, mais elle n’avait pas de mouchoir. Le sang coulait encore. Elle prit un coin du drap et pressa sa narine, mais cela ne l’arrêtait toujours pas, et le drap, si blanc, était maintenant tout tâché. Qu’allait-elle faire ? Cécile avait peur de se faire gronder. Heureusement, elle réussit à stopper l’hémorragie, mais le drap était couvert de grandes tâches de sang qui commençaient à brunir.

Elle décida de se lever. Ses vêtements étaient posés sur le dossier d’une chaise. Elle enfila sa petite jupe, son pull et s’empressa de cacher la chemise ensanglantée sous le matelas. Puis, tenant ses chaussures à la main, elle ouvrit la porte et pénétra dans la chambre déserte de ses grands-parents. Le parquet craquait sous ses pas. Elle aimait le faire craquer et n’hésitait pas à prendre un détour pour marcher aux endroits où le bois travaillait le plus, ou pour sentir sous ses pieds nus le poil rêche de la peau de chèvre qui s’étalait au milieu de la pièce. Elle ne se chaussa qu’une fois sortie de la chambre. Celle-ci s’ouvrait sur un long couloir au bout duquel descendait un escalier.

Elle entendit sa grand-mère qui s’affairait dans la cuisine. Son petit déjeuner l’attendait. Cécile, prenant soin de dissimuler ses mains pleines de sang séché, rejoignit sa grand-mère qui l’embrassa sur le front. Puis, sans rien dire, elle se débarbouilla dans une bassine émaillée remplie d’eau fumante, posée sur l’évier de ciment. Sa toilette achevée, elle s’installa à la table pour dévorer une grosse tartine de gelée de groseille et une autre de miel. Elle savait que tout à l’heure, sa grand-mère monterait dans sa chambre pour faire le lit. Elle n’osa pas révéler ce qui s’était passé. Alors, très vite, elle termina son repas et courut au jardin où travaillait son grand-père.

Ce jardin, c’était son univers. Elle en connaissait le moindre recoin. Mais depuis qu’elle avait déménagé avec ses parents, elle n’y venait plus que le week-end et pendant les vacances.

Dans l’allée qui menait au gros cerisier, Cécile suivait son grand-père qui poussait une brouette dont la roue mal graissée couinait comme un petit animal. Elle gambadait, tel un jeune chevreau, cueillait quelques pâquerettes. Soudain, elle entendit qu’on l’appelait :

- Cécile ! Cécile !

Elle se retourna. Son cœur battit plus fort. Sa grand-mère venait vers elle.

- Cécile, attends, je voudrais voir quelque chose.

Cécile ne bougeait plus. Elle s’attendait au pire.

- Montre-moi, dit la grand-mère, l’air soucieux.

La vieille dame souleva la jupe de Cécile et regarda dans sa petite culotte.

- Non, il n’y a rien…Mais alors ? fit-elle, embarrassée. Il va falloir que j’en parle à ton père.

Cécile resta muette et repartit, troublée. Elle était une toute petite fille. Jamais elle n’osa par la suite demander à sa grand-mère ce qu’elle avait bien pu imaginer ce jour-là, ni pourquoi elle avait cherché dans sa petite culotte quelque chose qui ne pouvait pas être. Son père avait deviné, lui, qu’elle avait saigné du nez.

(à suivre…) 


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Par Catharina
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Samedi 22 décembre 2007

 

C'était le début des années soixante. Cécile était toute petite. Elle n'allait pas encore à l'école et son frère Marc n'était pas né. Cécile avait plusieurs points de repère pour se situer dans le temps : il y avait l'âge d'avant l'entrée à l'école et l'âge d'après. Il y avait aussi l'âge d'avant la naissance de son frère et celui d'après la naissance. Ces deux repères se confondaient d'ailleurs, car Marc est né l'année où Cécile entra à la maternelle.

Cécile fut hospitalisée deux fois au début de sa vie, sans qu'elle comprenne pourquoi. Elle ne se sentait pas malade. L'hôpital... Etait-ce un lieu où l'on punissait les enfants ? Les enfants pleurent dans les hôpitaux, ils crient, parce que comme elle, ils ne savent pas pourquoi ils souffrent, ils ne savent pas pourquoi ils sont séparés de leur mère. Les plus grands savent, eux, mais pas les bébés, pas les petits.

Cécile n'osait plus bouger dans son grand lit de fer. Dans la salle immense où s'alignaient des dizaines lits pareils au sien, des enfants poussaient des cris stridents. Cécile s'était cachée la tête sous sa couverture pour fuir ce monde hostile.

Deux grosses dames approchaient avec leur pile de draps et leur chariot de linge sale. Elles s’occupaient de la petite fille d’à côté. Dans un instant, elles la laisseraient et viendraient à Cécile qui mourait de peur sous sa mince couverture. Elles arrivaient, elles étaient là. Elles jacassaient comme deux monstrueuses pies bavardes. L’une d’elles la découvrit, vit que son pyjama était mouillé et le drap du dessous détrempé. Elle hurla de colère et lui dit qu’elle devrait avoir honte de faire pipi au lit. Cécile fondit en larmes. La grosse dame gronda encore plus fort et, avec des gestes rudes, lui ôta son pyjama et l’affubla d’une chemise blanche d’un tissu raide qui grattait et qui n’était pas fermée dans le dos. Pendant ce temps l’autre dame changea les draps en maugréant comme une mégère. Puis, toujours en jacassant, elles la quittèrent et passèrent au lit suivant.

Cécile se cacha derrière son oreiller pour pleurer. Maman, pourquoi tu n’es pas là ? Pourquoi tu m’as abandonnée ? Pourquoi je suis ici, dans cet hôpital horrible ? Avec tous ses enfants qui crient ? Pourquoi tu m’as laissée toute seule avec ces dames méchantes ? Pourquoi tu ne viens pas me chercher, maman ? Je veux rentrer à la maison. Pourquoi tu ne viens plus me voir à l’heure des visites ? Au début, tu venais tous les jours. Maman ! J’ai peur !

Cécile n’aura la réponse que bien plus tard. Si elle ne voyait plus sa mère, c’est parce que les responsables du service de chirurgie avaient ordonné à celle-ci de ne plus venir à l’hôpital. Cécile ne supportait pas les séparations et faisait une crise de nerfs chaque fois qu’elle la voyait repartir, crise que le personnel avait bien du mal à maîtriser. Ils avaient résolu le problème en supprimant les visites. C’était tellement plus simple.

Un jour, des infirmières emmenèrent Cécile sur un chariot et lui firent une piqûre. Quand elle se réveilla, elle était à nouveau dans son lit. Des liens lui maintenaient les mains loin de son petit corps meurtri. Elle avait mal au ventre. Elle tourna la tête sur le côté et regarda sur la table de chevet le jouet que lui avaient apporté ses grands-parents. C’était une ferme en bois avec des animaux. Il y avait des vaches, un cheval blanc, des moutons, des cochons et des poules. Des enfants envieux vinrent tout près, surtout une fillette et un petit garçon noir qui avait des crochets à la place des mains. La gamine aurait bien aimé s’approprier la ferme et les animaux. Elle les prenait, les manipulait. Cécile voulait l’en empêcher, mais elle ne pouvait pas, ses mains étant liées. Elle se mit à pleurer. Elle appela sa mère pour qu’elle vienne à son secours. Heureusement, une infirmière l’entendit. Elle accourut aussitôt et renvoya les enfants à leurs lits. Puis elle rangea le jouet dans le meuble de chevet. Cécile se rendormit, rassurée.

(à suivre…) 


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Par Catharina
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