Ses grands-parents étaient venus s’installer à E*** où vivaient déjà, depuis quelques années, Cécile et ses parents. Son grand-père était tombé malade, mais aujourd’hui, il allait beaucoup mieux
et avait repris ses activités de jardinier amateur. Chaque jour, il se rendait au bois afin de recueillir le précieux terreau nécessaire à ses plantations.
Cécile et son jeune frère Marc l’accompagnaient les après-midi d’été. Le bois était leur domaine ; ils en étaient les rois. Ils y avaient construit d’innombrables cabanes, des observatoires et
des palais de branchage. Cécile le connaissait par cœur. Pas un arbre, pas une pierre, pas un terrier de lapin ne lui étaient étrangers. Mais il existait un lieu qu’elle affectionnait plus que
tout autre : le marais. Il évoquait en elle un paysage étrange, quasi préhistorique. Elle s’y aventurait parfois, se perchait sur un gros tronc couché et observait en silence ce monde qui
semblait sortir d’un autre âge. Dans son repère tapissé de mousse épaisse, parmi les fougères et les iris jaunes, Cécile rêvait. Explorateur, elle partait pour de grandes expéditions qui
l’emmenaient au bout monde, dans des pays inconnus où elle découvrait des contrées fabuleuses. Mais son grand-père, en l’appelant toujours trop tôt pour lui signaler son départ, la ramenait
chaque fois brutalement à la réalité, et c’était à contre cœur qu’elle le rejoignait.
Au retour, Cécile et Marc suivaient leur grand-père qui traînait sa charrette de terreau. Les jeux se poursuivaient chemin faisant. Ils cueillaient des brassées de marguerites et d’autres fleurs
champêtres dont ils ne connaissaient pas le nom ; ils se chamaillaient, se poursuivaient, riaient aux éclats.
Marc eut soudain envie de faire pipi. Il arrosa à grands jets un malheureux coquelicot. En voyant son frère, Cécile eu l’idée de l’imiter, de l’imiter vraiment, et par pudeur, elle se tourna au
dessus d’un massif d’orties. Mais quelque chose ne fonctionnait pas. Elle mouilla sa petite culotte et son short bleu.
Cécile venait de découvrir qu’elle ne pouvait pas faire pipi debout comme les garçons. Pourtant elle avait, elle aussi, un « petit tuyau », tout comme son frère. Mille questions l’envahirent.
A la maison, elle vérifia dans les toilettes et compris pourquoi elle avait toujours fais pipi assise ou accroupie comme les filles. Le « petit tuyau » n’en était pas un. Il n’était pas percé et
l’urine ne s’écoulait par là. Cécile n’était pas complètement une fille, mais elle n’était pas complètement un garçon non plus. Elle avait toujours su qu’elle était différente, mais comme les
adultes ne lui expliquaient rien, elle se découvrait petit à petit, par elle-même. S’ils lui avaient expliqué, elle aurait sans doute moins souffert. Les adultes sont idiots. Cécile les
déteste.
(à suivre…)
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Dans la maison de ses grands-parents, Cécile s’éveillait. Elle bailla. Un rai de jour était venu la tirer de son sommeil. Ses yeux étaient encore tout emplis de songes.
La veille au soir, elle était restée longtemps assise sur le pas de la porte qui donnait sur le jardin, avec sa grand-mère. Elle préférait de loin observer l’univers nocturne et se mettre à
l’affût des étoiles filantes plutôt que de regarder la télévision avec son grand-père. Le jardin sentait si bon en été et la nuit était si excitante avec ses ombres et ses mystères. Parfois elle
entendait les poissons rouges faire des bonds dans le bassin pour gober les moustiques ; elle entendait aussi le chant des grillons et celui des grenouilles ; elle apercevait des pipistrelles
qui, d’un battement d’ailes, survolaient sa tête avant de disparaître ; et, avec un peu de chance, elle pouvait trouver des vers luisants. Cécile aimait bien les vers luisants. Elle les comparait
à des morceaux d’étoiles tombées du ciel…Ah ! Les étoiles… Elle les avait tant contemplées que celles-ci venaient éblouir ses rêves, et, à son réveil, on pouvait encore les voir dans ses grands
yeux noirs pareils à deux immenses champs célestes.
Ce matin, Cécile était seule dans sa chambre silencieuse du premier étage. Elle se pelotonna sous le gros édredon et regarda les grains de poussière qui voltigeaient dans le rai de lumière.
Machinalement, elle mit le doigt dans son nez et fouilla énergiquement au point de s’écorcher. L’ongle de son index était trop long. Il laboura la paroi nasale. Le sang coula, rouge et fluide,
sur sa chemise de nuit et sur ses mains. Elle aurait voulu s’essuyer, mais elle n’avait pas de mouchoir. Le sang coulait encore. Elle prit un coin du drap et pressa sa narine, mais cela ne
l’arrêtait toujours pas, et le drap, si blanc, était maintenant tout tâché. Qu’allait-elle faire ? Cécile avait peur de se faire gronder. Heureusement, elle réussit à stopper l’hémorragie, mais
le drap était couvert de grandes tâches de sang qui commençaient à brunir.
Elle décida de se lever. Ses vêtements étaient posés sur le dossier d’une chaise. Elle enfila sa petite jupe, son pull et s’empressa de cacher la chemise ensanglantée sous le matelas. Puis,
tenant ses chaussures à la main, elle ouvrit la porte et pénétra dans la chambre déserte de ses grands-parents. Le parquet craquait sous ses pas. Elle aimait le faire craquer et n’hésitait pas à
prendre un détour pour marcher aux endroits où le bois travaillait le plus, ou pour sentir sous ses pieds nus le poil rêche de la peau de chèvre qui s’étalait au milieu de la pièce. Elle ne se
chaussa qu’une fois sortie de la chambre. Celle-ci s’ouvrait sur un long couloir au bout duquel descendait un escalier.
Elle entendit sa grand-mère qui s’affairait dans la cuisine. Son petit déjeuner l’attendait. Cécile, prenant soin de dissimuler ses mains pleines de sang séché, rejoignit sa grand-mère qui
l’embrassa sur le front. Puis, sans rien dire, elle se débarbouilla dans une bassine émaillée remplie d’eau fumante, posée sur l’évier de ciment. Sa toilette achevée, elle s’installa à la table
pour dévorer une grosse tartine de gelée de groseille et une autre de miel. Elle savait que tout à l’heure, sa grand-mère monterait dans sa chambre pour faire le lit. Elle n’osa pas révéler ce
qui s’était passé. Alors, très vite, elle termina son repas et courut au jardin où travaillait son grand-père.
Ce jardin, c’était son univers. Elle en connaissait le moindre recoin. Mais depuis qu’elle avait déménagé avec ses parents, elle n’y venait plus que le week-end et pendant les vacances.
Dans l’allée qui menait au gros cerisier, Cécile suivait son grand-père qui poussait une brouette dont la roue mal graissée couinait comme un petit animal. Elle gambadait, tel un jeune chevreau,
cueillait quelques pâquerettes. Soudain, elle entendit qu’on l’appelait :
- Cécile ! Cécile !
Elle se retourna. Son cœur battit plus fort. Sa grand-mère venait vers elle.
- Cécile, attends, je voudrais voir quelque chose.
Cécile ne bougeait plus. Elle s’attendait au pire.
- Montre-moi, dit la grand-mère, l’air soucieux.
La vieille dame souleva la jupe de Cécile et regarda dans sa petite culotte.
- Non, il n’y a rien…Mais alors ? fit-elle, embarrassée. Il va falloir que j’en parle à ton père.
Cécile resta muette et repartit, troublée. Elle était une toute petite fille. Jamais elle n’osa par la suite demander à sa grand-mère ce qu’elle avait bien pu imaginer ce jour-là, ni pourquoi
elle avait cherché dans sa petite culotte quelque chose qui ne pouvait pas être. Son père avait deviné, lui, qu’elle avait saigné du nez.
(à suivre…)
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C'était le début des années soixante. Cécile était toute petite. Elle n'allait pas encore à l'école et son frère Marc n'était pas né. Cécile avait plusieurs points de repère pour se situer dans
le temps : il y avait l'âge d'avant l'entrée à l'école et l'âge d'après. Il y avait aussi l'âge d'avant la naissance de son frère et celui d'après la naissance. Ces deux repères se confondaient
d'ailleurs, car Marc est né l'année où Cécile entra à la maternelle.
Cécile fut hospitalisée deux fois au début de sa vie, sans qu'elle comprenne pourquoi. Elle ne se sentait pas malade. L'hôpital... Etait-ce un lieu où l'on punissait les enfants ? Les enfants
pleurent dans les hôpitaux, ils crient, parce que comme elle, ils ne savent pas pourquoi ils souffrent, ils ne savent pas pourquoi ils sont séparés de leur mère. Les plus grands savent, eux, mais
pas les bébés, pas les petits.
Cécile n'osait plus bouger dans son grand lit de fer. Dans la salle immense où s'alignaient des dizaines lits pareils au sien, des enfants poussaient des cris stridents. Cécile s'était cachée la
tête sous sa couverture pour fuir ce monde hostile.
Deux grosses dames approchaient avec leur pile de draps et leur chariot de linge sale. Elles s’occupaient de la petite fille d’à côté. Dans un instant, elles la laisseraient et viendraient à
Cécile qui mourait de peur sous sa mince couverture. Elles arrivaient, elles étaient là. Elles jacassaient comme deux monstrueuses pies bavardes. L’une d’elles la découvrit, vit que son pyjama
était mouillé et le drap du dessous détrempé. Elle hurla de colère et lui dit qu’elle devrait avoir honte de faire pipi au lit. Cécile fondit en larmes. La grosse dame gronda encore plus fort et,
avec des gestes rudes, lui ôta son pyjama et l’affubla d’une chemise blanche d’un tissu raide qui grattait et qui n’était pas fermée dans le dos. Pendant ce temps l’autre dame changea les draps
en maugréant comme une mégère. Puis, toujours en jacassant, elles la quittèrent et passèrent au lit suivant.
Cécile se cacha derrière son oreiller pour pleurer. Maman, pourquoi tu n’es pas là ? Pourquoi tu m’as abandonnée ? Pourquoi je suis ici, dans cet hôpital horrible ? Avec tous ses enfants qui
crient ? Pourquoi tu m’as laissée toute seule avec ces dames méchantes ? Pourquoi tu ne viens pas me chercher, maman ? Je veux rentrer à la maison. Pourquoi tu ne viens plus me voir à l’heure des
visites ? Au début, tu venais tous les jours. Maman ! J’ai peur !
Cécile n’aura la réponse que bien plus tard. Si elle ne voyait plus sa mère, c’est parce que les responsables du service de chirurgie avaient ordonné à celle-ci de ne plus venir à l’hôpital.
Cécile ne supportait pas les séparations et faisait une crise de nerfs chaque fois qu’elle la voyait repartir, crise que le personnel avait bien du mal à maîtriser. Ils avaient résolu le problème
en supprimant les visites. C’était tellement plus simple.
Un jour, des infirmières emmenèrent Cécile sur un chariot et lui firent une piqûre. Quand elle se réveilla, elle était à nouveau dans son lit. Des liens lui maintenaient les mains loin de son
petit corps meurtri. Elle avait mal au ventre. Elle tourna la tête sur le côté et regarda sur la table de chevet le jouet que lui avaient apporté ses grands-parents. C’était une ferme en bois
avec des animaux. Il y avait des vaches, un cheval blanc, des moutons, des cochons et des poules. Des enfants envieux vinrent tout près, surtout une fillette et un petit garçon noir qui avait des
crochets à la place des mains. La gamine aurait bien aimé s’approprier la ferme et les animaux. Elle les prenait, les manipulait. Cécile voulait l’en empêcher, mais elle ne pouvait pas, ses mains
étant liées. Elle se mit à pleurer. Elle appela sa mère pour qu’elle vienne à son secours. Heureusement, une infirmière l’entendit. Elle accourut aussitôt et renvoya les enfants à leurs lits.
Puis elle rangea le jouet dans le meuble de chevet. Cécile se rendormit, rassurée.
(à suivre…)
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